S'INSPIRER

Teinture Sauvage, l’alchimie entre la femme et les plantes

Teinture Sauvage, pelote laine teinture végétale

Au hasard de ses balades, elle se penche pour recueillir avec soin quelques-unes des plantes qui foisonnent autour d’elle. De retour au couvent, elle observe et relate méticuleusement les effets de chacune d’elles sur le corps, l’âme et l’esprit, qui pour elle ne peuvent être dissociés. Nous sommes au XIIe siècle et Hildegarde de Bingen n’a de cesse que de partager l’immense savoir acquis au fil des années qui s’égrènent. Érudite mais humble, libre de tous préjugés, elle se distingue aussi bien par son dévouement à la vie spirituelle que par ses qualités de femme médecine. De la lavande, elle dit qu’elle calme le corps et l’esprit, tandis que l’aigremoine est encore aujourd’hui réputée soulager les maux d’estomac.

Bases de la médecine médiévale, ces plantes appelées plantes utiles, aromatiques, médicinales ou encore simples, ont depuis été reléguées au second plan. Pourtant, créer du sens ne passe-t-il pas aussi par le fait de renouer avec le(s) simple(s) ? S’ouvrir à elles, c’est leur découvrir des vertus médicinales mais aussi tinctoriales. C’est renouer avec des savoir-faire ancestraux respectueux de l’Homme et de la Terre. S’ouvrir à elles, c’est offrir un hommage vibrant à la nature, qui ne s’apprivoise qu’à force de patience et de douceur, comme en témoigne Céline, créatrice de Teinture Sauvage :

A l’origine, les plantes m’ont appelée pour leurs vertus médicinales.

Teinture Sauvage, pelote laine teinte avec des plantes

D’ailleurs, je les utilise encore à cette fin. Ce sont ces plantes médicinales, qu’on appelle aussi les simples, qui m’ont amenée à m’intéresser à la couleur végétale. En effet, les composés chimiques de la plante aux vertus médicinales ont bien souvent aussi des propriétés tinctoriales. Mais ces composés chimiques sont avant tout utiles à la plante. Ainsi, la richesse des tanins contenus dans une plante va lui permettre de se protéger des herbivores, de par son pouvoir astringent.

En teinture naturelle, les tanins améliorent la solidité d’une couleur. Certains permettent par ailleurs d’obtenir une belle palette de brun et du noir en présence de fer. Enfin, de par leur propriété astringente, les plantes à tanins peuvent calmer une inflammation. Certaines agissent aussi comme antibactérienne et antifongique. Les plantes à tanins sont très nombreuses au jardin : feuille de ronce, de framboisier, l’aigremoine, l’origan… Je les apprécie aussi en infusion et en cuisine.

J’aime particulièrement travailler certaines plantes pour les couleurs qu’elles offrent, pour l’expérience sensorielle qu’elles procurent.

L’idée de porter une plante qui fait du bien dans un Monde où l’on se méfie à juste titre de la toxicité éventuelle des matières textiles est un vrai plus et l’un des intérêts de la couleur végétale.

L’écorce de bourdaine est une de mes favorites. J’aime beaucoup aussi teindre avec des plantes à tanin pour l’odeur qui me transporte dans les bois. Pour des petites quantités, je fais de la couleur locale avec le plaisir de la cueillette : sureau, rhubarbe, tanaisie, millepertuis, verge d’or …

La teinture végétale n’implique pas nécessairement d’avoir acquis auparavant une bonne connaissance des plantes, puisqu’on apprend à les reconnaître avec l’expérience. Mais une chose est sûre : il faut aimer les plantes et savoir apprécier ce qu’elles sont capables de nous offrir.

La teinture végétale répond à un processus lent et exigeant : il faut savoir observer pour comprendre ce qui se passe.

Teinture Sauvage, pelote laine teinte avec des plantes

Tout comme pour le jardin, il faut intervenir à bon escient, savoir doser sans brusquer l’alchimie des plantes sous peine d’abîmer, de détruire.

La teinture végétale comporte principalement trois étapes.

Le mordançage

La première est celle du mordançage. C’est elle qui va permettre de créer une affinité entre le colorant de la plante et de la fibre à teindre afin que la couleur tienne. Ce sont les ions métalliques qui permettent de créer cette affinité.

Traditionnellement, sont utilisé pour ce faire des sels d’aluminium. Ces sels sont soit d’origine naturelle, soit synthétisés. Sous leur forme naturel, c’est de l’alun de potassium (KAl (SO4)2), connu en cosmétologique sous le nom de pierre d’alun. Sous leur forme synthétique, c’est du sulfate d’aluminium (Al2 (SO4)3), utilisé par les teinturiers à partir XIX siècle avec les débuts de la chimie de synthèse. Quels que soient leur mode de fabrication, il sont issus d’un minerai, l’aluminium, ressource naturelle non renouvelable.

Pour une démarche cohérente et durable, je préfère utiliser à la place des matières premières renouvelables qui permettent de préserver la biodiversité. A cet effet, j’utilise des plantes qui synthétisent naturellement l’aluminium présent dans la croûte terrestre, comme le symplocos. Pour elles, accumuler dans leurs feuilles l’alumine naturellement présente dans le sol est une véritable stratégie de survie. Chargées alors naturellement en alumine, les feuilles sont utilisées comme mordant dans un premier bain.

La décoction et le bain de teinture

La deuxième étape consiste à extraire des plantes tinctoriales leurs colorants naturels par généralement une décoction.

Et enfin, la dernière étape qui est le bain de teinture proprement dit, qui consiste à mettre dans un bain, la fibre préalablement mordancée avec le jus de décoction. Le temps de la magie.

Ce processus de création est très stimulant ! Tous les sens sont en éveils : l’odorat avec les senteurs dégagées par les bains, le toucher des matières premières naturelles, la vue en surveillant la couleur des jus, la couleur montée sur la fibre.

J’adore cette expérience de création, de révélation d’une couleur grâce à l’alchimie des plantes.

Teinture Sauvage, pelote laine teinte avec des plantes

En quelque sorte, c’est une manière pour moi de communier avec la nature qui m’est chère. Je la sens, je la ressens, j’esquisse les contours de ses trésors cachés.

Et, indéniablement, c’est le prolongement de ma philosophie de vie toute entière, vouée à agir dans le respect de la nature. Quand je réalise des teintures végétales, j’ai cette précieuse impression d’être cohérente dans ma manière d’agir, dans ce que je fais, avec ce qui a du sens pour moi.

Aujourd’hui nous vivons dans un monde complexe, en pleine transformation qui arrive au bout d’un paradigme intenable car destructeur de notre environnement naturel. Difficile dans ces conditions, même lorsque nous avons la volonté de faire autrement, de ne pas être prisonnier de certaines contradictions… C’est pourquoi, lorsque je teins, je me réconcilie : ça a du sens. Et je me sens à ma place.

Teinture Sauvage, pelote laine teinture végétale

Note : De Teinture Sauvage, je suis sensible à l’idée de communion avec la nature, à l’idée d’alchimie qui s’en dégage. Alchimie entre les plantes, alchimie entre ces plantes et la main de la femme qui les apprend, les cueille et les prépare. Si Céline propose des plantes un usage bien différent de celui d’Uyen, Born to be wild, ces deux jeunes femmes portent en commun un désir profond d’œuvrer avec la nature et non contre elle. D’en puiser les bienfaits, certes, mais dans le plus grand respect. J’aime également cet éloge de la lenteur que nous offre Céline et qui nous fait bien souvent défaut dans une société où tout va vite, très vite, trop vite. A l’instar des mains adroites qui travaillent pour Maison Dassam, désireuses de valoriser la richesse du savoir-faire burkinabé , Céline consacre le temps nécessaire à la réalisation de créations qui pour elles ont du sens.

Crédit photo : Et si deux mains