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Born to Be Wild : Uyen réinvente le métier de paysanne-cueilleuse

Infusions Born to be wild, paysanne-cueilleuse

A 18 ans, on est jeune, souvent trop jeune pour être sûr(e) de l’impulsion que l’on souhaite donner à notre vie. Beaucoup d’entre n’ont eu l’occasion de toucher le libre arbitre que du bout des doigts et sont tentés de planifier leur avenir de manière à ce qu’il colle parfaitement à l’imaginaire collectif (longues études, perspectives d’un métier reconnu…). Pourtant, aucun chemin n’est tout tracé ! Une meilleure connaissance de soi, un désir d’épanouissement dans sa vie personnelle sont autant de raisons qui poussent à reconsidérer ces choix professionnels. Uyen en est l’exemple parfait : désireuse de porter avec son époux viticulteur un projet de vie à deux, elle a quitté son poste de juriste pour devenir paysanne-cueilleuse en plantes aromatiques et médicinales. Un bien joli nom pour celle qui souhaite nous redonner « le plaisir simple du goût de la nature » avec Born to be wild :

Uyen, de juriste à paysanne-cueilleuse

« Au départ, je rêvais […] de sauver le Monde ! »

Auparavant, tu étais spécialisée en droit de l’environnement. C’est donc une cause qui t’est chère depuis longtemps ?

Au départ, je rêvais de me spécialiser en droit international ou en droits de l’Homme, de parler anglais, de sauver le Monde ! Au final, j’ai poussé la voie du droit européen. Diplômée d’une grande école, je me destinais plutôt à évoluer dans la bulle des eurocrates et de lobbyistes à Bruxelles, tendance néo-libéralisme.

Après quelques années à travailler dans le monde académique, j’ai quitté mon poste (et oui, déjà !) pour voyager seule pendant 6 mois. Je suis revenue en Europe avec une nouvelle vision du monde et de la nature qui nous entourait, qu’il fallait surtout arrêter de gâcher et de détruire.

Dans ma vie personnelle, j’ai donc commencé à changer certaines habitudes, à manger bio lorsque tous mes amis me traitaient de bobo-écolo-beatnik, à lire des livres sur le zéro déchet, le locavorisme, la consommation collaborative, le minimalisme. C’était il y 8 ans, bien avant l’ampleur que ces mouvements ont pu prendre aujourd’hui, avec leurs bénéfices mais aussi leurs travers !

« Pour vivre bien, il m’a ensuite fallu mettre mes compétences professionnelles en adéquation avec mes convictions personnelles »

J’ai alors entamé un Master en droit de l’environnement en cours du soir et j’ai eu la chance énorme d’être immédiatement recrutée comme juriste spécialisée en biodiversité, faune et flore au sein de l’agence bruxelloise pour l’environnement.

Je rédigeais notamment les textes de loi que le cabinet de la ministre de l’écologie faisait passer au gouvernement, ce poste m’exaltait, j’étais totalement épanouie parce que j’avais le sentiment de faire enfin quelque chose d’utile pour notre Terre ! J’étais seule à ce poste et très autonome, j’avais le sentiment d’une influence énorme ! Mais cela manquait encore de concret ou d’effets immédiatement tangibles au sein d’une lourdeur administrative parfois oppressante… D’où une certaine frustration qui commença à se développer.

Cependant, la décision de quitter Bruxelles pour partir m’installer comme paysanne-cueilleuse a également été dictée par le fait que mon époux ne se sentait pas de vivre en ville, que ses vignes et son métier de vigneron lui manquaient. Nous avons donc mûrement réfléchi à un projet commun, où je pouvais également m’épanouir tout en ayant le sentiment de contribuer à la préservation de la biodiversité.

Infusions Born to be wild, paysanne-cueilleuse

Le métier de paysanne-cueilleuse vu par Uyen

Born to be wild a vu le jour suite à votre désir de redynamiser le domaine viticole de ton époux. Avez-vous l’occasion de travailler main dans la main, au quotidien ?

On évite de trop travailler ensemble, parce qu’on ne se supporterait pas ! Mais heureusement qu’il est là tout de même… Florent est diplômé d’une école d’ingénieur en agriculture, donc ça me rassure de le savoir à mes côtés, au cas où.

Il contribue également à créer l’espace dont j’ai besoin pour exercer mon métier de paysanne-cueilleuse, car seule, je serais incapable de mettre en place les buttes de culture, la serre, les plantations. Je profite du matériel et de la structure agricole déjà en place, de son réseau aussi. Cela réduit aussi énormément l’angoisse liée à l’installation et permet de minimiser les investissements ainsi que les risques financiers inhérents à mon lancement en tant que paysanne-cueilleuse.

Comment se passe une journée en tant que paysanne-cueilleuse ?

Tout dépend de la météo en ce moment ! Avec la pluie qui n’arrête pas, je suis constamment en train de changer mon programme. Dès qu’il fait un peu sec, j’arrête tout et je pars récolter ! Cette année est très difficile en termes de conditions climatiques. Mais il y a aussi encore beaucoup de travail de bureau, pour trouver des débouchés, pour les commandes à expédier, pour les aspects administratifs.

« C’est très différent de ma vie d’avant, où j’avais acquis des compétences, une certaine aisance et le confort du statut de fonctionnaire »

Je tâche d’organiser ma journée par petits blocs. Atelier semis sous serre le matin, un peu d’administratif pendant le déjeuner -avalé vite fait sur un coin de table-, cueillette l’après-midi.

J’essaie de ne pas trop paniquer en me disant que c’est ma première année en tant que paysanne-cueilleuse, que je n’arriverai pas à tout faire ou à tout optimiser et que j’apprendrai de mes erreurs pour la saison prochaine ! C’est très différent de ma vie d’avant, où j’avais acquis des compétences, une certaine aisance et le confort du statut de fonctionnaire. Ici, je suis constamment en train de me poser des questions, à me demander si je fais bien ci ou ça, à douter. Je suis encore en plein apprentissage, mais c’est très stimulant aussi !

Infusions Born to be wild, paysanne-cueilleuse

Permaculture & biodynamie, le point sur l’approche d’Uyen

Ta démarche est inspirée de la permaculture. Peux-tu nous en dire plus sur cette méthode ?

« La permaculture est une approche globale visant à vivre avec la nature plutôt que de forcer la nature  »

Ce terme est de plus en plus à la mode et nous le réduisons souvent à une simple pratique agricole. Pourtant, la permaculture va bien au-delà ! Il s’agit d’une véritable philosophie de vie, inspirée par et harmonieusement ancrée dans la nature, en toute humilité et bienveillance.

Au coeur de la permaculture, il y a trois fondements, appelés éthiques : prendre soin de la terre, prendre soin de l’humain et partager équitablement. Toutes nos actions devraient donc reposer sur ces bases : l’habitat, la technologie, l’enseignement et la culture, la santé et le bien-être, la finance et l’économie…

Mon activité de paysanne-cueilleuse s’ancre véritablement dans cette logique de vie car notre projet avec Florent dépasse le seul aspect agricole. Nous sommes ainsi également en train de construire notre maison bioclimatique sur le domaine.

Au regard de l’aspect agricole, la permaculture est une approche globale visant à vivre avec la nature plutôt que de forcer la nature et dont l’objectif est  de reproduire la diversité, la stabilité et la résilience des écosystèmes naturels. C’est encore très différent d’une agriculture biologique qui exclut l’utilisation de produits chimiques.

La permaculture optimise l’utilisation de ressources durables pour créer un système renouvelable qui ne dépend que d’une faible quantité d’énergie, et ce, tout en minimisant les impacts sur son environnement proche et en étant respectueuse des êtres vivants et de leurs relations réciproques. Elle laisse à la nature « sauvage » le plus de place possible.

« Tous les déchets deviennent ressources chez nous et la biodiversité y trouve son compte ! »

Concrètement, j’ai notamment créé des buttes de culture pour cultiver les plantes aromatiques et médicinales que j’utilise dans le cadre de mon métier de paysanne-cueilleuse. Sur les buttes, je pose une épaisse couche de foin (lequel provient de nos prairies, mais fauchées par le voisin), comme paillage permanent. Ce « mulch », en se dégradant, nourrit le sol tout en étouffant les « mauvaises herbes ». Entre les buttes, je sème des engrais verts : cela permet un apport en azote et en sucre et de ne pas laisser le sol à nu. On peut ensuite récupérer cette matière incroyablement nourricière en compostage de surface.

Nous avons également mis en place un verger, pour à terme y créer une forêt nourricière, avec peu d’intervention humaine une fois qu’elle sera bien implantée. Il y aura des plantes aromatiques en couvre-sol, des arbrisseaux et petits arbustes, des arbres fruitiers, des plantes grimpantes, etc. Il n’y a aucun labour sur ma parcelle afin de ne pas détruire le sol et les organismes vivants qui s’y logent.

Des animaux seront peu à peu introduits pour le rôle majeur qu’ils peuvent apporter, par exemple en terme de fumier, de débroussaillage, de pollinisation. Enfin, la serre est construite à partir de vieux châssis récupérés chez un menuisier, mes claies de séchage sont d’anciennes claies ayant servi pour sécher les pruneaux. Bref, tout ces déchets deviennent ressources chez nous et la biodiversité y trouve son compte !

Tu souhaites par ailleurs travailler en biodynamie. Quelle est la différence entre permaculture et biodynamie ?

Infusions Born to be wild, paysanne-cueilleuse

La biodynamie, « on y croit ou pas et même si on n’y croit pas trop, on le fait quand même car cela ne fait pas de mal ! »

La biodynamie est un concept très difficile à expliquer. Je n’en comprenais pas moi-même certains aspects, bien qu’étant très attirée sur le papier ! A première vue, ils échappent en effet à toute rationalité. Rudolf Steiner (à l’origine des écoles Steiner), le fondateur de cette discipline, a tout simplement eu des « révélations » qu’il n’a jamais lui-même expérimentées. Aujourd’hui, je suis relativement convaincue. Mais pour cela, j’ai du suivre une formation qui explique vraiment clairement le raisonnement et le processus de Steiner.

En quelques mots, la biodynamie utilise des préparations à base de plantes, de bouse de vache ou de minéraux. Celles-ci sont censées activer ou maîtriser les forces cosmisques et les forces de vie pour améliorer le sol et permettre le bon développement de la plante tout en limitant les maladies et les parasites. L’influence des planètes, de la lune et des constellations est par ailleurs très importante en biodynamie.

Oui, cela semble très obscur comme cela, voire même ésotérique. C’est un peu comme si je disais que j’organisais mon agenda en fonction de l’horoscope… Pourtant, il y a énormément de choses très intéressantes dans cette approche !

Je n’en dirai pas plus sur le sujet, déjà parce que je n’en maîtrise pas encore tous les principes. Mais pour faire simple, la biodynamie est ce qui se rapproche de l’homéopathie en agriculture. On y croit, ou pas, et même si on n’y croit pas trop, on le fait quand même car cela ne fait pas de mal !

Sont-elles complémentaires selon toi pour aller au bout de ta démarche ?

« Le plus important, c’est cette idée d’œuvrer avec la nature […], quelle que soit la méthode ou l’approche »

Le fondement reste l’agriculture biologique, car on est obligatoirement dans cette démarche si on veut faire de la permaculture ou de la biodynamie. Mais selon moi, la permaculture, c’est aussi et surtout beaucoup de bon sens ! L’humilité, la bienveillance, la durabilité des ressources, que ce soit en terme de travail fourni par soi-même ou des ressources naturelles externes, la préservation de l’environnement, la résilience, cela me semble la moindre des choses !

La biodynamie, c’est vraiment très particulier, j’ai envie d’y croire, parce que je crois en ces forces terrestres, la nature étant incroyablement « magique », mais je peux comprendre qu’on puisse trouver cela bizarre.

En tout état de cause, le plus important, c’est cette idée d’œuvrer avec la nature, de la préserver, de remettre la biodiversité au cœur du système, quelle que soit la méthode ou l’approche.

Infusions Born to be wild, paysanne-cueilleuse

« J’aimerais tellement que le Monde se réveille ! »

En quoi est-ce le prolongement de la philosophie de vie que ton époux et toi-même partagez / souhaitez nous partager ?

Florent est moins militant que moi, mais en ce qui me concerne, j’aimerais tellement que le Monde se réveille et prenne conscience de manière collective des énormes dégâts que nos modes de vie et de consommation causent à chaque instant ! On a l’impression que les choses bougent parce que nous faisons partie de réseaux dans lesquels ce cheminement s’est déjà opéré, et de manière forte, mais dès qu’on en sort, on se rend compte que 90% de la population continue sa course effrénée…

J’aimerais tellement que cette humilité et bienveillance envers la nature et envers les autres se généralisent, que la sobriété soit véritablement heureuse, qu’on revienne à une alimentation simple, un fonctionnement juste, une consommation raisonnée. Pour moi, la nature a tellement à offrir, et nous aussi !

En ce moment, je prône énormément le troc, car nous avons tous un talent en nous ! Récemment, nous avons troqué du vin contre des livres chez un copain libraire, des tisanes contre du thé vert bio via une copine qui part vivre au Japon, du vin toujours contre un diagnostic en géobiologie.

Évidemment, la démarche originelle fut le » troc de vie”, lorsque nous avons décidé de troquer ces aspects matériels pour plus de sens dans notre vie. Aujourd’hui, je gagne moins -voire pas du tout- d’argent mais j’ai opéré ce changement avec ma vie d’avant, par ce retour à la terre, à la nature, pour une plus grande écologie intérieure et extérieure, pour retrouver et donner un vrai sens. 

« En piochant dans nos ressources propres, il nous est possible d’accomplir un geste magique, plein de générosité et d’amour, car nous avons tous quelque chose à donner en échange ! »

Note 🖤 : D’Uyen, je me sens proche, peut-être pas par le vécu, mais par le ressenti. Comme moi, elle a effectué des études de Droit. Comme moi, après sa formation (et l’exercice d’une profession) juridique, elle a décidé pour être heureuse de suivre un autre chemin que celui qui lui semblait tracé en devenant paysanne-cueilleuse. Un choix qui, pour Uyen, est aussi romantique qu’admirable tant ses métiers de juriste puis de paysanne cueilleuse diffèrent l’un de l’autre. Avec en commun toutefois cet amour inconditionnel pour la nature qui se dessine dès l’évocation de « Born to be wild », un nom qu’ Uyen n’aurait su mieux choisir car il est le parfait reflet de sa philosophie de vie. D’ailleurs, elle ne laisse rien au hasard : de sa méthode de cueillette aux emballages éco-conçus, tout est fait pour œuvrer dans le plus grand respect de la nature qui lui est si chère. Et, bien sûr, pour remettre au goût du jour ces plantes que d’aucuns seraient tentés de juger comme réservées à nos aïeules !

Crédit photo : Et si deux mains

4 Comments

  1. Passionnant cet entretien… Je reconnais bien là l’univers d’Uyen qui me parle tant ! Merci à vous deux les filles pour tout ce que vous faites et tout ce que vous êtes ! 😘

    • Oooh <3 ! Tu es adorable, merci beaucoup ! L'univers d'Uyen est très inspirant et son parcours exaltant, j'ai pris grand plaisir à découvrir plus en profondeur ce que j'apercevais d'elle à travers les réseaux sociaux :).

  2. Très belle interview et belle personne qui se cache la dessous, une philosophie de vie passionnante, j’adhère à 100%

    • Merci beaucoup Floriane 🙂 ! Uyen est inspirée et inspirante, une véritable semeuse de graines vertes… Et j’espère qu’à force d’en semer et semer encore, le Monde se réveillera comme elle le souhaite !

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