S'INSPIRER

Ange Doré, le bojagi pour renouer avec l’essentiel

Bojagi-Ange-Doré

Gae-Seong (Corée), XVIe siècle : les gisaengs, courtisanes coréennes, égayent les journées des hommes de la haute société par leur musique et leurs danses. Si parmi elles Hwang Jini a connu la renommée de par son don pour le sijo (poésie traditionnelle) et ses amours improbables, nombre de femmes ne connaissent d’autres horizons que les murs de leur maison. Dans une société gouvernée par des hommes, on attend d’elles qu’elles se dévouent aux seules tâches ménagères. Alors, pour adoucir leur quotidien, les femmes de tous rangs prennent l’habitude de conserver précieusement les chutes de tissus usagés qu’elles cousent entre elles pour créer des bojagis. Ces carrés de tissus, ensuite utilisés pour emballer, représentent pour elles bien plus qu’un simple passe-temps : ils permettent à leur esprit de s’évader et d’exprimer leurs désirs les plus profonds. Et aujourd’hui encore, cet art (de vivre) est pratiqué par des jeunes femmes désireuses de nous transmettre ces valeurs, comme Marie-Lee, Ange Doré :

Si tu devais nous décrire ton univers en quelques lignes, quelles seraient-elles ?

Mon univers se veut empreint de sérénité, poésie et douceur. J’accorde beaucoup d’importance au végétal : c’est une ode à la nature et à la création, un appel à la slow life et la passion pour la vie et pour les gens qui nous entourent. Une incitation, aussi, à être en harmonie avec soi-même, de par la méditation ou l’oraison, pourquoi pas ?

Si je devais résumer Ange Doré en une phrase, une seule, ce serait : « Déceler l’extraordinaire dans la simplicité de la vie et de chacun ».

art-textile-bojagi-patchwork-coréen« En cousant des bojagis, je me sens réellement connectée à la Corée »

Qu’est-ce que le bojagi ?

Art traditionnel coréen, le bojagi est un carré d’étoffes confectionné à partir d’un ou plusieurs morceaux de tissus cousus entre eux. Il sert à envelopper ou emballer les objets (cadeaux, bien sûr, mais aussi plats, literies…).

Plus précisément, l’art que je pratique est le jogakbo : un ensemble de morceaux de tissus cousus ensemble pour former un bojagi. Pour résumer, c’est du patchwork coréen.

Est-ce une manière pour toi de renouer avec tes racines ?

En effet. J’ai découvert le bojagi lors de mon premier voyage en Corée, où une amie coréenne qui le pratiquait m’a initiée à cet art. En cousant des bojagis, je me sens réellement connectée à la Corée.

Lors de mon second voyage en Corée, j’ai rencontré dans les beaux quartiers de Séoul une grande artiste spécialisée dans le Nubi (matelassage à la main), qui réalise des vêtements écologiques à partir de tissus qu’elle teint elle-même. En voyant son atelier dans sa maison traditionnelle Hanok, cela m’a confortée dans ce que je ressentais en tant que créatrice bojagi : il m’importe de perpétuer notre tradition, nos racines.

Coudre et assembler des morceaux de tissus ensemble, qu’ils soient neufs ou récupérés, me permet par ailleurs d’affronter mon passé d’enfant abandonnée. C’est une manière, en quelque sorte, de rassembler et de réparer les morceaux de mon enfance… Et d’exprimer le désir profond que je ressens de retrouver ma mère biologique. Je souhaite du fond du cœur que mon histoire puisse aider les adopté(e)s de toutes nationalités à croire en eux et en leurs rêves.

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« La confection de bojagis invite à être en harmonie avec soi-même et à renouer avec l’essentiel »

Au-delà d’un art, est-ce un réel art de vivre ?

En effet, la confection de bojagis invite à être en harmonie avec soi-même et à renouer avec l’essentiel. Elle est propice à une atmosphère sereine et apaisante qui constitue une réelle invitation à la méditation… Laquelle m’est essentielle : je passe beaucoup de temps dans la contemplation de la nature et de ce qui m’entoure.

Les bojagis comportent également une dimension écologique qui m’est chère : nous les créons essentiellement à partir de matières naturelles et anciennes récupérées.

C’est aussi une manière de rendre hommage à toutes ces femmes coréennes qui sont à l’origine de la création du Bojagi durant la période Joseon (1392-1910). Qu’elles soient pauvres ou issues de la noblesse, toutes parvenaient à s’exprimer au travers de ce qui n’étaient à l’origine que de simples morceaux de tissus récupérés de vêtements usagés !

Que souhaites-tu transmettre via les bojagis que tu crées ?

J’aime à penser qu’il est important de saupoudrer la vie de poésie en toutes choses. Au travers de mes créations, je souhaite en premier lieu transmettre mes passions pour le beau, le bien, le fait main et les matières premières naturelles. Dans cette optique, je suis désireuse de montrer que l’on peut concevoir de beaux objets en partant, finalement, de si peu de choses…

Il m’est important également de transmettre ma passion pour ma Corée d’origine, au travers cet art traditionnel, bien sûr, mais pas que ! J’éprouve également le désir, le besoin de partager les paysages d’où je viens et la gastronomie coréenne, encore méconnue en France.

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La teinture végétale me permet de « tisser comme un lien entre mes racines coréennes et ma terre d’accueil, la France »

A côté des bojagis, tu t’inities à l’art de la teinture végétale. Est-ce un prolongement logique pour toi ?

Oui, la teinture végétale, à laquelle j’ai été initiée en Corée, me permet d’allier ma passion pour la création comme pour la nature qui m’est si chère et avec laquelle je suis désireuse de vivre en harmonie. Petite-fille de cultivateur, j’ai appris très jeune aux côtés de mon grand-père à découvrir et apprécier cette nature si belle et si riche. Il passait des heures à regarder ses cultures, toucher la terre, humer l’air… A contempler, tout simplement. Et il m’a transmis son amour pour cette si merveilleuse nature. Elle me permet de tisser, aussi, comme un lien entre mes racines coréennes et ce que m’a transmis ma famille sur ma terre d’accueil, la France.

Artiste engagée écologiquement, je ne travaille que des matières naturelles : ramie coréen (fibre d’orties), lin, chanvre, bananier, soie et coton. L’âme d’enfant qui sommeille en moi est tellement fascinée par les couleurs si douces et subtiles que l’on peut tirer des végétaux !

« Pojagi for peace », répandre l’amour avec du fil et une aiguille

Tu soutiens par ailleurs le projet « pojagi for peace », peux-tu nous en dire plus ?

Ce projet de « paix textile » est né suite aux évènements tragiques qui se sont déroulés à Paris en janvier 2015. J’ai alors décidé de m’exprimer avec du fil et des aiguilles en reliant entre eux des morceaux de tissus pour créer des bojagis de paix. Et parce que la paix se construit ensemble, j’ai invité des amies couturières, brodeuses et artistes à se joindre à moi pour créer collectivement d’autres bojagis de paix, comme si nous souhaitions envelopper le Monde de paix et d’amour avec ces patchworks. Cette année, ce phénomène prendra de l’ampleur et nous créerons d’autres bojagis qui seront exposés en France et à l’étranger.

« Bojagi for peace » rassemble des personnes de tout horizon, âge ou nationalité : toutes les mains volontaires sont les bienvenues pour participer à ce projet porteur de paix…

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Note  : Si la Scandinavie est aujourd’hui réputée pour sa douceur de vivre, la Corée n’a semble-t-il rien à lui envier, comme en témoigne Marie-Lee. Dans ce pays alliant modernité et tradition, le fait de prendre le temps est un réel art de vivre : malgré le rythme effréné imposé par la vie citadine, les coréens savent savourer des moments de tranquillité… Même dans les grandes villes comme Séoul ! Bien que les immeubles y soient légion et la population dense, il est en effet possible d’y dénicher des havres de paix propices à savourer une pause (gastronomique, pourquoi pas !) hors du temps. Quant à la vie dans les villages traditionnels en campagne, elle n’a bien sûr rien à leur envier puisqu’elle constitue une véritable ode à la slow life (certains d’entre eux sont d’ailleurs labellisés comme tels !). Si avant de rencontrer Marie-Lee mes connaissances concernant la Corée étaient plus qu’approximatives, me plonger dans son histoire m’a donné envie d’apprendre ce Pays que l’on ne connaît que trop peu et qui pourtant semble avoir tant à nous offrir !

 Crédit photo : Et si deux mains

* Les feuilles de bojagi m’ont gentiment été offertes par Marie-Lee, créatrice d’Ange Doré

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J’aime: écrire, encore et encore, découvrir, apprendre, m’apprendre, rire de tout (ou presque), rire de rien (surtout), rire de moi (et pourquoi pas?!), marcher, marcher, ne surtout pas me poser, m’enthousiasmer de ces petits riens qui mis bout à bout forment un tout…

2 Comments

    • Avec grand plaisir Caroline, c’était une (belle !) découverte pour moi aussi et je suis ravie de la partager ?. Belle journée !

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